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Pâques – pour le Christ, pour nous, pour la Terre                             

Cynthia Hindes, Prêtre de la Communauté des chrétiens à Los Angeles 

Même encore enfant, je trouvais les descriptions religieuses et culturelles ordinaires de la vie après la mort profondément insatisfaisantes. L'idée d'être assise sur des nuages avec des anges jouant de la harpe dans un paysage éternel m'horrifiait presque autant que la menace des feux de l'enfer. Aussi, lorsque j'ai découvert les œuvres de Rudolf Steiner au début de la vingtaine, l'idée de la réincarnation et ses descriptions nuancées de la manière dont les êtres humains progressent dans les « pays » du monde spirituel après la mort ont résonné pour moi comme une vérité.

La vision du monde de Rudolf Steiner, son implication et sa relation avec la fondation de la Communauté des chrétiens et de ses sacrements ont été une révélation pour moi. Ses descriptions étendues et détaillées de la nature et du travail des anges et de l'être du Christ ont suscité l'émerveillement et l'admiration et m'ont conduite à être ordonnée prêtre. Voilà un Christ qui n'est pas seulement assis là à juger, à la droite du trône de son Père dans un ciel lointain, mais qui est, encore aujourd'hui, profondément et largement ancré dans l'évolution de l'humanité et de la terre elle-même. Et cette évolution inclut celle du corps humain.

Les événements entourant la crucifixion, la résurrection et l'ascension du Christ contiennent de nombreux éléments mystérieux. Quelle était la nature de l'être qui est ressuscité le dimanche de Pâques ? Un cadavre revivifié ? Une manifestation immatérielle ? Une projection de ceux ayant prétendu l'avoir vu ? Et qu'en est-il des morts qui ressusciteront lors du jugement dernier ? Les mêmes questions se posent pour eux.

Discerner la véritable signification de Pâques exige une réflexion rigoureuse. Je souhaite ici vous faire part de ma compréhension actuelle de la nature de cet événement. Pour moi, il donne à la vie sur terre un sens plus intense que le simple fait que, si nous sommes 'bons', nous irons un jour au paradis grâce au Christ.

Selon Steiner, le Christ n'est pas seulement venu sur terre pour sauver les âmes humaines : il s'est incarné pour habiter et réhabiliter le corps humain. Il faut donc comprendre ce qu'est vraiment le corps humain.

Pour ce faire, il faut distinguer le corps matériel et le corps physique.

Le corps matériel est celui que nous pouvons voir, toucher et mesurer. En revanche, le corps physique est une entité invisible, une forme vivante qui organise et façonne le corps matériel. Rudolf Steiner utilise une analogie un peu humoristique pour décrire cette différence. Il nous fait imaginer un chariot rempli de pommes de terre, puis le chariot lui-même qui devient invisible. La masse de pommes de terre visible dans le chariot invisible conserverait la forme du chariot, qui lui-même serait invisible.

Le chariot est une métaphore du corps physique invisible. Les pommes de terre représentent les substances matérielles auxquelles le corps physique donne forme*. Cette ‘gestalt’ (forme) physique est une entité spirituelle vivante. Steiner donne un autre nom à ce corps physique invisible et non matériel : le « Fantôme ».

Selon la Genèse, la première chose que Dieu/Elohim a créée est la lumière. Lorsque Dieu/Elohim a créé la forme physique de l'homme terrestre, celle-ci n'était pas liée à la matière (le chariot invisible ne contenait pas de pommes de terre). C'était un corps fait de lumière, et la lumière elle-même est invisible. Mais avec la chute, deux choses se sont produites. Le corps physique non matériel a commencé à prendre de la matière, ténue au début, puis de plus en plus dense avec le temps.

L'autre chose qui s'est produite au moment de la chute, c'est que le corps physique pur, non matériel, l'exemple vivant originel de la forme humaine, a été saisi, retenu et conservé dans le monde spirituel, près du trône de Dieu, sous la forme d'un être appelé Adam Kadmon. L'être humain existait donc comme une sorte d'entité divisée : en bas, sur terre, l'Adam incarné de la Chute, et ses descendants qui continuaient à s'incarner et à se réincarner, dont les corps physiques devenaient de plus en plus profondément enchevêtrés et figés dans la matière. Et en haut, l'Adam Kadmon céleste non incarné, physique et non matériel, qui possédait la gestalt primitive, telle que Dieu l'avait créée à l'origine pour les humains.

À l'époque où le Christ s'est incarné sur terre, les êtres humains avaient accumulé tellement de matière dans leur corps physique que deux choses se produisaient. Premièrement, leur capacité de perception
s'était de plus en plus obscurcie, limitée à ce que les cinq sens pouvaient percevoir. Cela limitait leur capacité à percevoir les êtres invisibles du monde spirituel et à interagir avec eux. Deuxièmement, le modèle du corps physique donné à chaque âme au début de toutes ses incarnations s'est déformé au fil du temps. En utilisant une analogie informatique, les fichiers se sont corrompus, de sorte qu'il est devenu de plus en plus difficile de construire un corps adéquat, en particulier un corps qui permette d’entrer en relation avec les êtres spirituels. Comme le fils prodigue, l'humanité avait épuisé son héritage et vivait dans un « pays lointain », éloigné de sa patrie spirituelle.

Le Père céleste a donc envoyé un rédempteur. Il a envoyé l'âme d'Adam Kadmon, avec son modèle physique originel, s'incarner pour la première fois. L'enfant né était l'enfant innocent décrit dans l'Évangile de Luc, entouré d'anges et donné à l'humanité comme l'expression d'un amour pur et compatissant. C'est son corps, rempli de la force de la vie et de l'intention originelles de Dieu pour l'humanité, qui a finalement été crucifié.

Normalement, lorsqu'un être humain meurt, l'Adversaire se présente au seuil de la maison avec son « livre de comptes ». Dans la mesure où il a aidé la personne à obtenir le pouvoir matériel et la richesse, il peut recouvrer cette dette après la mort. Et ce qu'il veut, c'est un morceau de son modèle. Il a l'intention d'assembler une race d'humanoïdes qui se plieront à ses ordres.

Lorsque le Christ est mort, il ne devait rien à l'Adversaire. Il a pu conserver la forme physique originelle créée par le divin parce qu'il avait refusé à l'Adversaire toute emprise sur lui lors de la tentation par le pouvoir terrestre (Matthieu 4:1 et suiv., Luc 4:1 et suiv.). Il avait renoncé à la richesse et au pouvoir.

Il y a aussi une deuxième difficulté, provenant d’un autre côté. Lorsque nous mourons, notre âme et nos forces vitales se séparent de notre corps. Le cadavre se désintègre. Cependant un problème se pose : si notre corps physique non matériel a été trop étroitement et profondément imbriqué dans la matière, notre 'gestalt' physique vivante peut également être entraînée dans la désintégration après la mort, en même temps que le corps matériel. Il en résulte que lorsque notre âme et notre esprit entrent dans le monde spirituel après la mort, nous n'avons pas de forme ou de réceptacle dans lequel nous pouvons nous maintenir en tant qu'êtres individuels. Privés du pouvoir intégrateur et structurant du corps, les âmes et les esprits humains se retrouvent sans « logis » ; ils risquent d'être « emportés », de se perdre et de perdre conscience dans les étendues infinies du monde spirituel.

Le Christ s'est incarné dans le corps de Jésus, dans Adam Kadmon, afin de pouvoir emmener cette ‘gestalt’ physique pure et non matérielle dans le royaume de la mort et de l'y maintenir vivante et intacte. Il a gardé la forme du corps physique vivante dans la mort. La matière associée à ce corps s'est dissoute et s'est répandue dans la terre comme de la cendre, en tant que communion pour la terre.

Et puis, le dimanche de Pâques, la forme physique invisible du Christ est revenue du royaume de la mort. Il s’éleva dans un corps vivant, fait de lumière et de chaleur. La forme physique du Christ s'était emparée des forces de vie qui pulsaient dans la nature corporelle de Jésus et les avait conservées intactes. « Voyez mes mains et mes pieds, c'est bien moi ; touchez-moi et constatez qu’un esprit n'a ni chair ni os comme vous voyez que j'ai. » (Luc 24:38-40)

Nous pouvons comprendre qu'il veut dire qu'il n'est ni une simple entité spirituelle, ni un simple corps matériel de chair et d'os, un cadavre revivifié. Son corps de résurrection est une manifestation du corps-gestalt physique vivant, doté d'une structure squelettique et d'une capacité de mouvement, avec toutes les capacités d'un corps vivant, plus intensément réel que le matériel.

C'est un corps vivant qui manifeste également tous les processus de la vie. Il peut respirer (« Il souffla sur eux... » Jean 20:22). Ce corps peut également fonctionner en termes de nutrition et de métabolisme. Cela éclaire peut-être la scène de Luc où le Christ apparaît à ses disciples après sa résurrection et leur demande quelque chose à manger : « Ils lui donnèrent un morceau de poisson grillé ; il le prit et le mangea » (Luc 24:42-43).

Le corps de résurrection vit au rythme du sang, du souffle et de la reproduction – à Pâques, il est apparu en plusieurs endroits à la fois à ceux qui l'aimaient. Et il « sécrète » de la lumière, de la chaleur et de l'amour.

Ce que les apôtres ont expérimenté les jours suivants n'était ni un fantôme, ni une simple vision de leur bien-aimé défunt, ni uniquement son corps de vie, mais aussi son corps de lumière invisible, vivant, chaud et rayonnant, mais armé du pouvoir de se condenser dans le physique jusqu'à la limite du palpable, comme ce fut le cas pour Thomas (Jean 20,24 et suiv.).

Une loi spirituelle stipule que tout ce qui est accompli dans un corps physique sur terre devient disponible pour tous les êtres humains, stocké dans une sorte de trésor spirituel. Grâce à ce que le Christ a fait, nous avons tous le potentiel d'évoluer vers un corps de résurrection. Et grâce à la réincarnation, nous avons les vies nécessaires pour le faire.

En outre, parce que le Christ est un être éternel, il continue d'exister simultanément partout où Il était – au ciel, sur la terre, dans le monde souterrain du royaume de la mort lors du Samedi saint, dans le passé, le présent et l'avenir. Je trouve un grand réconfort dans la présence immédiate du Christ partout, et pas seulement dans un ciel lointain. Le ciel et la terre, le passé, le présent et l'avenir sont intégrés dans un processus d'évolution, le mien et celui de toute l'humanité. Nous avons un but immense.

Nos rencontres avec le Christ, notre dévotion envers Lui — l’Être d’amour sur la terre — signifient que nous tissons un lien avec son corps de résurrection, afin que, dans l’au-delà, nous puissions demeurer en Lui, au sein de Son vaste corps de lumière physique, non matériel. Sa résurrection signifie que nous disposons d'un refuge, d'une demeure où habiter après la mort, d'un endroit où préserver et conserver tout ce que nous avons expérimenté et accompli sur terre. Nous pouvons avoir une forme donnée par le Christ dans laquelle nous pouvons exister. Cela signifie que nous pouvons préserver et conserver notre conscience individuelle dans le royaume de la mort et ne pas être « emportés ». C'est ce qu'Il voulait dire lorsqu'Il a déclaré : « Dans la maison de mon Père [le royaume d'avant la naissance et d'après la mort] il y a de nombreuses demeures ; s'il cela n’était pas, vous aurais-je dit que je vais pour vous préparer une place ? » (Jean 14:2).

En outre, lors de son Ascension, quarante jours après Pâques, le Christ, en tant qu'être vivant, a pu grandir. Il a amplifié Son être de telle sorte que non seulement Jésus, mais aussi la terre entière sont devenus son corps. L'acte pascal et l'Ascension du Christ sauvent non seulement les âmes et les corps humains, mais aussi la vie de la terre vivante elle-même. Cela signifie également que la terre est elle-même une partie intégrante du corps du Christ. Et grâce au Christ, la terre est devenue le pont vers le ciel. Le ciel et la terre sont unis.

* Hans Werner Schroeder, in Ostern, Bildmappen zu den Jahresfesten, Urachhaus, 1995

 

Article publié sous le titre Easter for Christ, for us, and for the Earth dans Perspectives (March-May 2025) – la revue de la Communauté des chrétiens en langue anglaise, publiée au Royaume-Uni –

Traduction : Philia Thalgott

 

 

 

 

 

 

 

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